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Nous allâmes prendre
l'air sur le quai où luisait un beau soleil ; la grève découverte
était toute grise à cause de la vase qui la recouvrait et, sur
sa couche lisse, glacée comme une crème, les barques vides, échouées
dans toutes les postures du monde, avaient leurs filets
suspendus qui séchaient au haut des mâts. Sur le bois des
canots le goudron suintait en gouttelettes noires. Dans la brume
pénétrée de soleil, seul au milieu de la mer, se levait le
Mont-Saint-Michel, dôme bleuâtre aux sommets découpés ; à
droite, les côtes de Normandie continuant, de leur ligne
mamelonneuse, la coupe immense de la baie, allaient
graduellement s'abaissant et confondaient à l'horizon la vague
de leurs contours dans la blancheur des nuées légères. De
place en place, dans les flaques d'eau encloses de carrés de
galets, quelques huîtres dormaient dans leurs vertes coquilles
comme des gens qui font la sieste, les jalousies fermées.
Couché par terre à
plat dos sur le sable, le chapeau sur les yeux, les bras étendus
en croix, je suis resté une grande heure et demie à chauffer
ma guenille au soleil et à faire le lézard. On se sent le
corps inerte, engourdi, inanimé, inhérent presque à la terre
sur laquelle il se vautre, tandis que l'âme, au contraire,
partie bien loin, voltige dans les espaces comme une plume égarée.
Lorsque j'ai relevé la tête, la grève avait disparu, la marée
presque subitement était venue la recouvrir, et les barques
tout à l'heure immobiles se relevaient maintenant et se
remettaient à flot. Sous le roulis des lames longues qui,
arrivant l'une par dessus l'autre comme des inondations
successives, accouraient de toute leur vitesse sur cette plage
unie où largement elles se développaient sans en finir, les
canots pleins de monde se croisaient, se vidaient, revenaient au
quai. On allait partir pour la pêche.
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