Littérature

Colette

 

En 1910, Colette découvre la région de Cancale et se fixe à Rozven, une propriété proche de la côte.  Dans “Le Blé en Herbe”, elle évoque son coup de foudre :

Phil atteignit le premier le chemin – deux ornières de sable sec, mobile comme une onde, un talus médian d’herbe rare et rongée de sel – par où les charrettes viennent chercher le goémon, après les grandes marées. Il s’appuyait sur les perches des deux havenets et portait en bandoulière les deux paniers à crevettes, mais il avait abandonné à Vinca les deux minces gaffes appâtées de poisson cru et son blazer de pêche, loque précieuse amputée de ses manches. Il s’accorda un repos bien gagné, et consentit à attendre sa petite compagne fanatique qu’il venait d’abandonner dans le désert de rocs, de flaques et d’algues que découvrait la grande marée d’août. Il la chercha des yeux avant de se laisser glisser au creux du chemin. En bas de la plage décline, parmi les feux de cent petits miroirs d’eau d’où rejaillissait le soleil, un béret de laine bleue, décoloré comme un chardon des dunes, marquait la place ou Vinca, obstinée, cherchait encore la crevette et le tourteau rosé.
Flaubert

 

Gustave Flaubert se laisse lui aussi prendre aux charmes de Cancale, comme en
témoigne “Par les champs et par les grèves”…

Nous allâmes prendre l’air sur le quai où luisait un beau soleil ; la grève découverte était toute grise à cause de la vase qui la recouvrait et, sur sa couche lisse, glacée comme une crème, les barques vides, échouées dans toutes les postures du monde, avaient leurs filets suspendus qui séchaient au haut des mâts. Sur le bois des canots le goudron suintait en gouttelettes noires. Dans la brume pénétrée de soleil, seul au milieu de la mer, se levait le Mont-Saint-Michel, dôme bleuâtre aux sommets découpés ; à droite, les côtes de Normandie continuant, de leur ligne mamelonneuse, la coupe immense de la baie, allaient graduellement s’abaissant et confondaient à l’horizon la vague de leurs contours dans la blancheur des nuées légères. De place en place, dans les flaques d’eau encloses de carrés de galets, quelques huîtres dormaient dans leurs vertes coquilles comme des gens qui font la sieste, les jalousies fermées.

Couché par terre à plat dos sur le sable, le chapeau sur les yeux, les bras étendus en croix, je suis resté une grande heure et demie à chauffer ma guenille au soleil et à faire le lézard. On se sent le corps inerte, engourdi, inanimé, inhérent presque à la terre sur laquelle il se vautre, tandis que l’âme, au contraire, partie bien loin, voltige dans les espaces comme une plume égarée. Lorsque j’ai relevé la tête, la grève avait disparu, la marée presque subitement était venue la recouvrir, et les barques tout à l’heure immobiles se relevaient maintenant et se remettaient à flot. Sous le roulis des lames longues qui, arrivant l’une par dessus l’autre comme des inondations successives, accouraient de toute leur vitesse sur cette plage unie où largement elles se développaient sans en finir, les canots pleins de monde se croisaient, se vidaient, revenaient au quai. On allait partir pour la pêche.